Tribune / « Opposer nucléaire et renouvelable va nous emmener dans le mur » signée par un collectif

En réponse à une tribune publiée dans « le Figaro », des chercheurs et experts en politiques énergétiques le réaffirment : taper sur le solaire et l’éolien pour prôner la relance du nucléaire ne peut que prolonger notre dépendance aux énergies fossiles.

 

Des élus et personnalités, parmi lesquelles François-Xavier Bellamy, Alexandre Jardin, David Lisnard et Robert Ménard, ont dans une tribune du 12 août, publiée dans « le Figaro », appelé à bloquer la Programmation pluriannuelle de l’Energie (PPE3). Elle préparerait « un doublement » des factures d’électricité et une « condamnation à mort » de l’économie française. Ce procès est fondé sur des chiffres inexacts et tronqués, mais surtout il occulte un point essentiel : le pire serait de ne rien faire. Reporter les investissements indispensables condamnerait notre pays à une dépendance accrue aux énergies fossiles importées, avec à la clé une facture bien plus lourde pour les ménages et les entreprises et une dérive climatique encore plus sévère.

 

Les auteurs de la tribune brandissent le spectre d’un coût « de 300 milliards d’euros » pour justifier l’abandon de la PPE3 mais ne semblent pas comprendre de quoi ils parlent exactement. En effet, une bonne partie de ces investissements sont vitaux pour électrifier l’économie que les auteurs de la tribune eux-mêmes soutiennent. Ce chiffrage est, à l’origine, une addition réalisée par le député RN Jean-Philippe Tanguy : il a ajouté aux investissements nécessaires à la mise à jour du réseau électrique français vieillissant et à son adaptation au changement climatique (faire que les réseaux résistent par exemple aux chaleurs accrues), une estimation grossièrement fausse de la charge de soutien aux énergies renouvelables. Il l’estime bien au-delà de 100 milliards d’euros alors que la Commission de Régulation de l’Energie, elle, la situe, dans son scénario médian, à 65 milliards d’euros en tout, répartis chaque année jusqu’en 2060… Et dans le même temps les auteurs n’évoquent jamais la facture de 50 à 70 milliards d’euros d’énergies fossiles importées que les Français paient chaque année à des pays dont certains ne sont pas vraiment des alliés…

 

Cette tribune reconnaît à demi-mot que le prix de gros de l’électricité s’effondre quand la production renouvelable augmente… c’est justement ce qui protège les consommateurs. En 2022, en pleine crise gazière aggravée par des arrêts massifs des réacteurs nucléaires, l’éolien et le solaire ont permis de réduire la dépendance aux centrales fossiles, limitant la hausse des prix. Par ailleurs France Renouvelables souligne que les producteurs d’ENR ont reversé 16,5 milliards d’euros à l’Etat et aux consommateurs entre 2021 et 2023, compensant en partie les aides perçues sur la décennie.

 

Oui, les auteurs de cette tribune ont raison : 22 % des Français sont à découvert dès le 15 du mois et plus de 50 % finissent dans le rouge. Oui, les défaillances d’entreprises atteignent un record depuis quinze ans. Mais bloquer la transition, c’est accepter que ces chiffres empirent : sans nouveaux moyens de production décarbonés et compétitifs, la France sera contrainte de continuer à être soumise à la volatilité du gaz et du pétrole via ses importations. Les crises de 2022 et 2023 ont montré que le coût social de l’inaction dépasse de loin celui de la PPE3.

 

Le pire des scénarios serait de figer notre système énergétique

 

Opposer nucléaire et ENR ne sert à rien. Oui, le nucléaire peut être une solution pour réduire les émissions de gaz à effet de serre mais ses défenseurs oublient de présenter sa faiblesse : son coût. Investir dans une centrale EPR moderne coûte six fois plus cher au kW que pour nos centrales historiques, selon la Cour des Comptes. Ainsi, le renouvellement intégral à l’équivalent de notre parc nucléaire vieillissant coûtera des centaines de milliards d’argent public sans compter les financements associés de la filière amont et aval du combustible nucléaire. Cette PPE3 évoque ainsi le lancement de quatorze EPR sans aucun devis solidement établi alors que le projet de SizeWell C en Angleterre est annoncé à plus de 100 milliards d’euros pour deux EPR par le « Financial Times » (soit 700 Mds d’euros pour quatorze EPR) …

 

Pour rappel, le coût des panneaux solaires a baissé de 90 % depuis 2010, celui des éoliennes terrestres de 50 % et des batteries de 90 % en dix ans. Le problème d’intermittence tant reproché aux renouvelables appartiendra bientôt au passé : en Californie, les capacités de stockage des batteries compensent le manque d’ensoleillement ou de vent et ouvrent la voie à une nouvelle révolution énergétique. Dans ce contexte, on voit mal comment l’investissement massif dans le nucléaire peut faire baisser la facture des Français. L’intégration progressive des ENR, couplée au stockage et à la gestion intelligente du réseau, est la seule voie pour maintenir la sécurité d’approvisionnement et limiter la hausse de la facture à long terme.

 

Le pire des scénarios serait de céder à la peur et de figer notre système énergétique. Ce serait prolonger la dépendance aux énergies fossiles importées, exposer les ménages à de nouvelles flambées tarifaires, priver nos entreprises de l’électricité bon marché nécessaire à leur compétitivité, rater l’opportunité de créer des milliers d’emplois dans les filières industrielles de la transition et ne pas contribuer à la lutte contre le changement climatique. Pour éviter cette catastrophe, la priorité doit être donnée aux projets présentant un triple bénéfice : économique, écologique et social. Pour cela, il faut investir dans l’électrification des usages, le stockage, la flexibilité et les réseaux.

Le débat énergétique ne peut pas se réduire à un affrontement de slogans. La PPE3 n’est pas un « hold-up » mais un plan perfectible qui doit être discuté, amendé, sécurisé. Le vrai hold-up serait de priver la France de sa transition énergétique, en condamnant les ménages et les entreprises à subir encore et toujours la tyrannie des marchés fossiles. C’est l’inaction, pas l’action, qui préparerait la crise sociale la plus grave.

 

Signataires :

  • Alain Grandjean, président de The Other economy
  • Jacques Lévy, chercheur en science du social, Chôros
  • Ange Blanchard, doctorant à la chaire économie du climat et centrale Supélec
  • Xavier Desjardins, professeur à Sorbonne Université
  • Thibaud Voïta, conseiller à l’Institut Jacques-Delors et directeur de master à l’EM Lyon
  • Stéphane His, consultant et président de l’association Energies renouvelables pour tous

 

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