Par Jean-Marc Scolari, DG de Fronius France
Â
Pendant des années, le débat énergétique européen s’est concentré sur la production. Produire plus d’électricité renouvelable, accélérer le solaire, décarboner l’industrie, sécuriser les réseaux. Mais quid des technologies qui pilotent cette énergie ? Bruxelles a récemment décidé d’écarter les onduleurs chinois des projets financés par l’Union européenne. Un tournant tardif, mais essentiel. Car derrière cet équipement souvent invisible se cache en réalité le maillon le plus stratégique de notre souveraineté énergétique et numérique.
L’onduleur, ce « cerveau » dont dépend toute la chaîne énergétique
Un onduleur n’est pas un simple composant électrique. C’est le cerveau des installations photovoltaïques et des systèmes énergétiques. Il régule les flux d’électricité, dialogue avec les réseaux, collecte des données, pilote les performances et, de plus en plus, interagit à distance avec des infrastructures critiques. En d’autres termes c’est le point névralgique du panneau solaire. Or aujourd’hui, près de 80%1 du marché européen dépend d’acteurs extra-européens, principalement chinois. Cette dépendance massive n’est plus seulement un sujet industriel ou commercial. Elle devient un enjeu géopolitique et sécuritaire.
L’Europe rejoue le scénario du gaz russe
L’Europe a malheureusement déjà connu ce type de scénario. Pendant des années, la dépendance au gaz russe a été considérée comme économiquement rationnelle. Jusqu’au moment où elle est devenue stratégiquement dangereuse. Nous sommes aujourd’hui face au même risque dans le domaine de l’énergie renouvelable. La différence, c’est que cette fois-ci, il ne s’agit pas uniquement d’approvisionnement énergétique, mais également de cybersécurité, de données et de contrôle des infrastructures. Les inquiétudes exprimées par la Commission européenne ne doivent pas être minimisées. Lorsque des équipements connectés, intégrés au cÅ“ur des réseaux électriques, peuvent potentiellement être pilotés à distance ou devenir des points d’entrée, la question n’est plus théorique. Elle touche directement à la résilience des États et à la sécurité des infrastructures essentielles.
La souveraineté énergétique sera aussi numérique
L’énergie du XXIe siècle sera numérique, connectée et pilotée par des logiciels. Celui qui maîtrise ces technologies maîtrise une partie de la souveraineté énergétique. C’est pourquoi le changement de doctrine amorcé par Bruxelles est fondamental. Pour la première fois, l’Union européenne semble reconnaître qu’il existe des technologies critiques dans les énergies renouvelables, et que le critère du coût ne peut plus être l’unique boussole des politiques industrielles.
Ce réveil européen doit maintenant s’accompagner d’une véritable stratégie de reconquête industrielle.
Réindustrialiser ou disparaître
Le sujet dépasse largement les seuls onduleurs. Il pose une question centrale : voulons-nous bâtir la transition énergétique européenne sur des dépendances technologiques massives envers des puissances extérieures, ou souhaitons-nous reconstruire une capacité industrielle et technologique maîtrisée sur notre continent ? Cela implique de soutenir les acteurs industriels européens capables de produire, développer et sécuriser ces technologies localement. Cela implique aussi de fixer des standards élevés en matière de cybersécurité, de traçabilité, de transparence logicielle et de gouvernance des données énergétiques. Pendant trop longtemps, l’Europe a considéré l’industrie comme une variable d’ajustement de la mondialisation.
Il est urgent que l’Europe agisse avec cohérence, constance et ambition.
La crise énergétique, les tensions géopolitiques et la fragmentation du monde nous rappellent aujourd’hui une réalité simple : la souveraineté a un coût, mais la dépendance en a un bien plus élevé. Le sujet des onduleurs révèle finalement quelque chose de plus profond : nous entrons dans une nouvelle ère où l’énergie, le numérique et la sécurité nationale deviennent indissociables. L’Europe commence enfin à ouvrir les yeux. Il est désormais urgent qu’elle agisse avec cohérence, constance et ambition.

