Eric Reisse, CEO de CloudGrid Energy : « Les électrons verts locaux doivent dépasser le seuil de 50% de la consommation des GPU »

Après plus de vingt ans à accompagner développeurs, investisseurs et industriels sur des sujets de M&A, financement et CPPA dans les énergies renouvelables (éolien, solaire, hydro, puis plus récemment stockage), Eric Reisse, ingénieur en génie civil de formation, vient d’ouvrir un nouveau chapitre de son parcours professionnel. Avec Thierry Renard, il vient de cofonder CloudGrid Energy. Ou comment faire concilier la montée en puissance des data centers avec des actifs renouvelable pour une IA plus verte, plus souveraine, plus compétitive et plus résiliente ! Entretien qui n’a rien d’artificiel… 

Plein Soleil : Aujourd’hui, l’Europe disposerait de trop d’électricité. Pourtant, l’arrivé de l’IA devrait bouleverser la donne dans les prochaines années. De votre côté avec CloudGrid Energy, vous anticipez déjà ce mariage entre IA et électricité verte. D’où vient cette idée ?

Eric Reisse : Cette aventure est le prolongement naturel d’une conviction construite au fil des années. Pendant plus d’une décennie, j’ai travaillé au cÅ“ur des projets ENR : modèles économiques, financements, PPA et stratégies de valorisation. Une question revenait régulièrement : comment prolonger la création de valeur de ces actifs au-delà de leur usage traditionnel ? Une part importante de la valeur des infrastructures renouvelables reste encore sous-exploitée une fois les contrats arrivés à maturité. Au bout de quinze ou vingt ans, les parcs éoliens ou solaires, par l’électricité verte qu’ils produisent, valent mieux qu’un tarif à 50 euros le MWh sur le marché spot. D’autant que les coûts de maintenance dégradent le bilan. Une question s’est alors posée. Et si cette électricité verte, locale et compétitive devenait le socle d’une nouvelle génération d’infrastructures numériques européennes ?

 

« Ramener un mini data center GPU au cœur d’un actif renouvelable existant »

 

PS : D’où la création de CloudGrid Energy ?

ER : C’est cela. Valoriser ces énergies propres est précisément l’ambition de CloudGrid Energy. Nous déployons des unités d’infrastructure numérique haute performance directement sur des sites d’énergies renouvelables et de recharge de véhicule électrique en France, Allemagne, Espagne, Italie et Suède. L’idée est de ramener un outil industriel de consommation, à savoir un mini data center GPU (Graphics Processing Units), au cÅ“ur d’un actif renouvelable existant. Ces GPU sont devenus de plus en plus importants pour l’IA. Ils permettent d’entraîner et de déployer des modèles d’IA complexes qui étaient auparavant impossibles à imaginer. La France manque d’ailleurs cruellement de ce type de capacités GPU. Le besoin est criant ! Il faut bien comprendre où se situe le vrai goulot d’étranglement. Quand on parle d’IA, on pense d’abord aux modèles et aux puces. Or le facteur réellement limitant, c’est l’énergie disponible. Un modèle d’IA est un objet de calcul extrêmement gourmand, et pour répondre en temps réel à des millions d’utilisateurs, il faut une puissance électrique croissante. Beaucoup de data centers construits il y a seulement trois ou quatre ans ne sont déjà plus adaptés aux nouvelles générations de serveurs. Le problème n’est donc plus d’acheter des puces, mais de pouvoir les alimenter. C’est exactement là que notre modèle prend tout son sens.

 

PS : La vocation de CloudGrid Energy est donc de développer des micro-data centers au sein de parcs d’énergie renouvelable. Qui sont vos partenaires sur cet ambitieux projet ?

ER : Nous nous appuyons sur les infrastructures modulaires développées par Policloud créée par David Gurle, ainsi que sur la technologie distribuée de Hivenet, une entreprise technologique spécialisée dans les services de stockage et de calcul cloud distribués. Nous achetons des containers designés par Policloud, deux solutions clés en main de 100 kW ou 450 kW que nous installons en fonction des capacités renouvelables disponibles. Nous appliquons le principe de développement du néo cloud à savoir un cloud axé sur l’IA, construit autour de GPU plutôt que de processeurs. Pour un cloud plus souverain ! C’est un nouveau métier pour moi. Je suis passé du monde de l’Infra à celui de l’InfraTech. Je suis un futur IPP de l’InfraTech.  Une précision importante sur ce que nous faisons, et ce que nous ne faisons pas. Un système d’IA a deux temps : l’entraînement, qui consiste à construire le modèle, et l’inférence, qui correspond à son utilisation au quotidien. L’entraînement exige d’immenses fermes de serveurs interconnectées et n’est pas notre cible. Nos unités sont optimisées pour l’inférence, c’est-à-dire l’usage réel et décentralisé de l’IA, au plus près des utilisateurs. C’est là que se trouve le volume de marché de long terme. Cela va de pair avec la montée des modèles ouverts. On oppose souvent les modèles propriétaires, coûteux et fermés, aux modèles open source. Sous l’effet des restrictions d’accès aux puces, certains acteurs ont appris à faire plus avec moins : leurs modèles ouverts sont devenus frugaux, capables de tourner sur des infrastructures compactes, avec un rapport prix-performance souvent meilleur. Ce sont précisément ces modèles que nos containers savent héberger, et c’est ce qui rend l’équation économique et souveraine possible.

 

« Les énergies renouvelables demeurent au cœur de tout ce que nous construisons chez CloudGrid Energy »

 

PS : Quels sont vos objectifs ?

ER : Nous avons signé un premier accord-cadre majeur avec Policloud pour un déploiement de plus de 100 containers soit près de 29 000 GPUs déployés en Europe d’ici fin 2027, avec un premier site déjà opérationnel en France dans l’Aube, près d’un parc éolien et à côté d’un point de livraison électrique. D’ici la fin de 2030, 1 000 Policlouds, représentant plus de 250 000 GPUs devraient être opérationnels (tous ne seront pas de CGE mais nous espérons une part significative de ce volume)

 

« Ce que l’on confie à un cloud étranger, ce sont ses données, donc sa propriété intellectuelle »

 

Au-delà du volume, il y a le sens. Aujourd’hui, la plupart des entreprises confient par défaut leurs données aux grands fournisseurs américains, sans toujours mesurer ce qu’elles cèdent. Être souverain, cela signifie que les données au repos, en circulation et en cours de traitement – vous appartiennent exclusivement. Or il faut le rappeler : lors d’une audition au Sénat, un dirigeant de Microsoft a confirmé que les données hébergées chez lui restent soumises au Cloud Act américain, y compris pour une entreprise française. La dépendance numérique n’est pas une fatalité, c’est un choix. Chez CloudGrid Energy, nous voulons offrir l’alternative : une infrastructure implantée localement, sur le sol européen, où la donnée reste maîtrisée.

 

PS : Toujours en synergie avec les énergies renouvelables ?

ER : Outre mon implication au sein de CloudGrid Energy, je poursuis également une activité plus ciblée chez Envinergy, dont l’expertise et les valeurs restent profondément connectées à cette aventure. Vous savez, les énergies renouvelables demeurent au cÅ“ur de tout ce que nous construisons chez CloudGrid Energy. Notre ambition est simple : démontrer qu’une infrastructure numérique européenne peut être à la fois souveraine, décarbonée et compétitive. Cela passe par les renouvelables.

 

PS : Tel est le sens de votre accord de partenariat signé avec UrbaSolar début 2026 ?

ER : Nous nous déployons là où il y a un réseau électrique existant et des Enr à proximité. UrbaSolar dispose d’un portefeuille énorme d’actifs renouvelables. Nous sommes en train d’analyser avec eux quels sites seraient les plus pertinents pour accueillir un ou plusieurs mini data centers. Nous avons un accord d’exclusivité avec UrbaSolar sur le couplage GPU/solaire pendant une période donnée. Sur ce coup, UrbaSolar a su flairer le bon coup d’avance sur le sujet.   Nous allons par ailleurs signer un accord de ce type avec un développeur italien. Nous regardons aussi du côté de l’éolien et de l’hydroélectricité.

 

« IA et renouvelables, c’est tout à fait dans l’ADN de CloudGrid Energy»

 

PS : Les propriétaires d’actifs renouvelables s’y retrouvent-ils sur un plan financier ?

ER : Quand on voit les tarifs qui s’appliquent pour remporter les AO CRE ou encore les prix de marché, notre offre présente une alternative attractive pour les propriétaires d’actifs EnR. Certains viennent frapper à nos portes. Des acteurs qui lancent des projets de repowering et qui sortent du tarif d’achat sont intéressés par notre modèle. J’ai l’exemple d’un site de renouvelables couplé à des bornes IRVE pour poids-lourds qui accuse une sous-consommation importante. Les responsables sont venus frapper à notre porte pour installer un container. Les demandes ne manquent pas. Ce qui rend cette offre possible, c’est notre modèle de consommation : en autoconsommation ou via un PPA sur site, nous évitons tout ou partie du TURPE et, selon le montage, l’accise, soit une économie de l’ordre de 24 à 36 euros par MWh que nous pouvons réinjecter dans le prix d’achat. Le producteur sécurise ainsi un débouché sur 10, 15 voire 20 ans, à un prix supérieur au spot, alors que les périodes de prix négatifs se multiplient au printemps et en été. C’est du gagnant-gagnant : nous allégeons notre facture énergétique, il verrouille un revenu récurrent et prévisible.

 

PS : En quoi votre modèle se distingue-t-il d’une solution de stockage classique ?

ER : La grande différence tient au modèle économique. Une batterie est le plus souvent portée par la société de projet : c’est un CAPEX supplémentaire qui pèse sur la rentabilité de la centrale. Nous, nous restons propriétaires de nos conteneurs et nous en portons l’investissement. Le producteur n’immobilise aucun capital : nous signons simplement un bail de long terme, de type emphytéotique, et ses coûts se limitent au raccordement et à l’exploitation. C’est une solution beaucoup plus légère, adaptée aux actifs dont la rentabilité ne permet pas d’ajouter un stockage. Et comme nous consommons sur place, sur un point de livraison déjà dimensionné, nous ne perturbons pas le réseau : loin de remettre en cause le travail de RTE et d’Enedis, nous nous appuyons sur l’existant. Au final, c’est un revenu complémentaire qui peut prolonger la vie d’un parc de 5, 10, 15, voire 20 ans.

 

PS : Dans une tribune publiée le 10 juin 2026 dans Les Echos, André Joffre, président de Tecsol, Daniel Bour, président d’Enerplan, Jules Nyssen, président du Syndicat des énergies renouvelables, et Anne-Catherine de Tourtier, présidente de France Renouvelables, alertent sur un enjeu encore trop peu présent dans le débat public : l’intelligence artificielle aura besoin de quantités considérables d’électricité bas carbone. Vous êtes dans le game avec un temps d’avance ?

ER : IA et renouvelables, c’est tout à fait dans l’ADN de CloudGrid Energy. Nous en avons fait un dogme. Nous nous sommes d’ailleurs fixé un objectif. Les électrons verts locaux doivent dans tous les cas dépasser le seuil de 50% de la consommation, le reste étant assuré par des électrons sous garantie d’origine. C’est notre clé RSE, notre règle incontournable. Nous sommes convaincus des synergies entre développement du néo cloud et EnR. De toutes façons, la souveraineté numérique n’aura de sens que coupler à une souveraineté énergétique à base de renouvelables. Une question de résilience !

 

PS : Pourquoi 50 % et non 100 % d’électrons verts locaux ?

ER : Parce que nous voulons un engagement solide et tenable dans la durée. Notre force, c’est de consommer l’énergie renouvelable là où elle est produite, au plus près du parc. Mais la production solaire ou éolienne varie naturellement au fil de la journée, et nos machines, elles, tournent en continu. Le seuil de 50 % garantit donc que la moitié au minimum de notre consommation provient d’électrons verts produits sur place – souvent bien davantage lorsque le parc produit à plein. Et surtout, le complément est dans tous les cas couvert par des électrons sous garantie d’origine : l’intégralité de l’énergie que nous consommons est donc renouvelable, du premier au dernier kilowattheure.

 

 

 

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