La transition énergétique européenne, inscrite dans l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050, repose nécessairement sur une électrification massive des usages, et donc sur le développement rapide des productions décarbonées, dont les énergies renouvelables, ainsi que sur la biomasse et les démarches de sobriété.
Dans ce contexte, l’énergie solaire photovoltaïque connaît une croissance sans précédent : elle est devenue l’une des premières sources de production d’électricité dans le monde et en Europe. Elle devrait, selon toutes les projections, occuper une place centrale dans le mix énergétique mondial dès la prochaine décennie.
Cette dynamique s’accompagne cependant d’une dépendance industrielle quasi totale de l’Europe à l’égard de la Chine, qui maîtrise aujourd’hui l’ensemble de la chaîne de valeur du photovoltaïque, du silicium cristallin aux modules. Cette situation pose des questions majeures de souveraineté énergétique, de résilience industrielle, de sécurité économique et de maintien des compétences technologiques en Europe.
Le présent rapport analyse les conditions dans lesquelles une réindustrialisation de la filière photovoltaïque pourrait être engagée en France et en Europe.
Il s’appuie sur une analyse du marché, des technologies, des conditions économiques et industrielles, ainsi que sur l’examen des politiques publiques européennes récentes (Net Zero Industrial Act et Industrial Accelerator Act).
La nouvelle crise pétrolière devrait accélérer le développement de l’électrification
Le premier chapitre montre que les projections de marché sont aujourd’hui favorables à une réindustrialisation, sous réserve de stabilité et de visibilité des politiques publiques. La demande européenne d’électricité devrait croître significativement d’ici 2040-2050, sous l’effet combiné de l’électrification des usages (transports, habitat, industrie) et du développement de nouveaux usages, en particulier du numérique. De plus, il faut prendre en compte les évolutions récentes de la situation géopolitique internationale, et en particulier la nouvelle crise pétrolière qui devrait accélérer le développement de l’électrification. Dans tous les scénarios de référence, le photovoltaïque joue un rôle majeur, avec des capacités installées attendues entre 900 et 1400 GW en Europe à l’horizon 2050. Le marché photovoltaïque européen est déjà considérable (environ 60-70 GW de nouvelles installations par an) et segmenté entre grandes centrales au sol (dont agrivoltaïque), installations commerciales et industrielles, et toitures résidentielles.
Cette diversité de segments ouvre des opportunités différenciées aux acteurs du secteur et des marchés de niche, notamment pour les prestations à forte valeur ajoutée (qualité, traçabilité, intégration au bâti, autoconsommation). Ce chapitre met également en évidence les contraintes systémiques associées à la montée en puissance du photovoltaïque : intermittence, gestion des réseaux, besoins de flexibilité et de stockage, stabilité fréquentielle (grid forming), et intégration économique des coûts système. Ces enjeux ne remettent pas en cause la pertinence du photovoltaïque, mais soulignent la nécessité d’une approche globale intégrant production, stockage, réseaux, pilotage, ainsi que les enjeux de sécurité associés.
Enfin, le panorama industriel montre une asymétrie extrême : la Chine est ultradominante sur l’ensemble des segments industriels clés (cellules et modules). L’Europe, qui dispose encore de compétences fortes en R&D, en équipements et en ingénierie, joue un rôle mineur dans l’industrialisation.
Cependant, d’autres régions (États-Unis, Inde, Turquie), qui ont su combiner politiques industrielles volontaristes et protection de leur marché, reviennent progressivement dans la compétition industrielle.
Etat des lieux des technologies photovoltaïques actuelles et émergentes
Le deuxième chapitre dresse un état des lieux des technologies photovoltaïques actuelles et émergentes, et identifie les options technologiques pour relancer une filière technologique en Europe. Les technologies à base de silicium cristallin dominent largement le marché mondial. Elles ont connu des évolutions rapides au cours des dernières années (passage au monocristallin, wafers de type n, architectures TOPCon, hétérojonctions, contacts arrière…), avec des gains continus de rendement et de fiabilité. Ces technologies sont aujourd’hui matures industriellement mais continuent de progresser, avec des phases d’évolution rapide.
Les technologies en couches minces (notamment CdTe) montrent qu’il est possible de bâtir un modèle industriel alternatif, très intégré et compétitif, comme l’illustre le cas de First Solar. Elles présentent également des avantages potentiels en termes de bilan carbone et de diversification technologique, même si leur diffusion reste plus limitée.
Enfin, les technologies tandem, en particulier silicium-pérovskite, constituent une rupture potentielle majeure, avec des rendements dépassant déjà en laboratoire les meilleures performances actuelles. Elles ouvrent une fenêtre stratégique pour l’Europe, à condition d’anticiper dès aujourd’hui leur industrialisation.
Ce chapitre souligne que la technologie photovoltaïque n’est pas figée : la compétitivité industrielle dépend autant de la maîtrise des procédés que de la capacité à faire évoluer rapidement les lignes de production.
La réindustrialisation du PV en Europe est économiquement possible, mais elle suppose un choix politique explicite et volontariste
Le troisième chapitre constitue le cœur analytique du rapport. Il montre que la réindustrialisation du photovoltaïque en Europe est économiquement possible, mais qu’elle suppose un choix politique explicite et volontariste.
Les différentes études convergent pour estimer le déficit prévisible de compétitivité d’une production européenne de modules photovoltaïques à environ 30 à 40% par rapport à la Chine, soit un impact final de l’ordre de 10 à 15% sur le coût des installations. Ce surcoût est acceptable au regard du bénéfice en termes de souveraineté, d’emplois et de maîtrise technologique, d’autant qu’il devrait se réduire avec le temps.
Ce chapitre souligne que d’autres régions du monde ont accepté ce compromis : États-Unis, Inde, Turquie. L’Europe, en revanche, a longtemps privilégié le seul critère du prix, ce qui explique la quasi-disparition de son industrie photovoltaïque. Les instruments européens récents (Net Zero Industry Act, Industrial Accelerator Act) peuvent assurer une réelle protection du marché européen, pourvu qu’ils soient mis en œuvre rapidement – l’IAA n’en est qu’au tout début de son processus d’approbation – et sans possibilités de contournement.
Ce chapitre analyse également la situation spécifique de la France, caractérisée par un tissu industriel aval dynamique et par une faiblesse structurelle sur les segments amont (cristaux, cellules, panneaux), malgré des compétences R&D de premier plan.
Le quatrième et dernier chapitre propose les grands axes d’une feuille de route opérationnelle pour la France et l’Europe. Il montre que la taille critique pertinente est européenne : le marché français seul (3 à 5 GW/an) ne permet pas de rentabiliser des gigafactories, à la différence du marché européen (60 à 70 GW/an). Une stratégie crédible suppose donc une coordination étroite entre États membres et un pilotage politique fort.
La feuille de route proposée repose sur cinq piliers :
1. Un pilotage public-privé structuré, capable de coordonner politiques industrielles, énergétiques et commerciales ;
2. La mobilisation des grands développeurs (EDF, Engie, TotalEnergies) dès lors qu’ils auront des obligations d’acheter européen ;
3. Un soutien financier ciblé (CAPEX, OPEX, soutien à la production) inspiré des meilleures pratiques internationales ;
4. Un chemin d’industrialisation progressif, combinant rattrapage technologique sur le silicium et préparation des ruptures futures en lien avec le développement de la R&D;
5. Un investissement massif dans la formation, les compétences et l’acceptabilité sociale, conditions indispensables de la réussite à long terme.
Ce chapitre insiste enfin sur l’urgence, car la fenêtre d’opportunité est étroite, et les décisions prises dans les prochaines années conditionneront durablement la place de l’Europe dans la filière photovoltaïque mondiale.
Encadré
Les recommandations du rapport
R1 : Garantir une visibilité de long terme sur le marché européen et français du photovoltaïque, en stabilisant les trajectoires de déploiement (volumes annuels par segment) afin de rendre possibles les investissements industriels lourds.
R2 : Intégrer pleinement les enjeux de flexibilité, de stockage et de stabilité des réseaux dans les politiques de soutien au photovoltaïque, afin d’éviter que les coûts système ne deviennent un frein indirect à son développement.
R3 : Bâtir une stratégie intégrant le fait que nous sommes déjà dans la fenêtre d’opportunité pour réindustrialiser la filière, grâce à l’émergence de technologies de rupture.
R4 : S’appuyer sur les technologies silicium les plus avancées pour le redémarrage industriel, tout en concevant dès l’origine des lignes capables d’évoluer vers les technologies tandem.
R5 : Renforcer le lien entre R&D et industrie, en utilisant les lignes pilotes
(CEA-INES, IPVF) comme véritables tremplins vers l’industrialisation.
R6 : Assumer explicitement un surcoût temporaire du « Made in Europe », via des mécanismes de soutien à la production et des critères hors prix renforcés dans les appels d’offres publics.
R7 : Mettre en place un pilotage national et européen fort de la réindustrialisation photovoltaïque, associant État, industriels, énergéticiens et acteurs de la R&D, avec des objectifs clairs et suivis.
R8 : Engager rapidement deux à trois projets industriels structurants en
France, adossés à des partenariats technologiques maîtrisés et à des engagements de marché, afin de créer un effet d’entraînement européen.

