Vincent Boulanger : « Le solaire entre la France et l'Allemagne :Une question de visibilité et de volonté politique »

Journaliste indépendant spécialisé dans l’énergie et installé en Allemagne depuis début 2011 -juste avant l’épisode de Fukushima-, Vincent Boulanger est un observateur avisé de la transition énergétique allemande. Il a même commis un ouvrage remarquable sur le sujet : Transition énergétique : Comment fait l’Allemagne. Cet expert des énergies renouvelable s’impose comme l’interlocuteur privilégié pour nous expliquer le développement de l’énergie solaire outre-Rhin ces dernières années, entre volontarisme et maîtrise des coûts. Et d’évoquer la comparaison avec la France, même si en matière de solaire, comparaison n’est pas raison !

Plein Soleil : Quand a débuté la transition énergétique en Allemagne ?
Vincent Boulanger : Tout a commencé en 1991 avec la première loi EnR qui visait à promouvoir les énergies propres. Seul l’éolien et l’hydraulique en ont profité, l’obligation d’achat étant jugé trop faible pour le solaire. L’éolien y a gagné une belle maturité et il est d’ores et déjà entré en Allemagne dans une phase de repowering. Pour voir décoller le solaire, il a fallu attendre le « consensus de l’atome » à savoir la sortie programmée du nucléaire à horizon 2022, et la nouvelle loi EEG entrée en vigueur en 2001. L’obligation d’achat est alors devenue plus favorable au solaire qui a commencé à apparaître timidement en 2003 dans les statistiques du mix. En 2009, la production d’électricité solaire a atteint 1% du mix et 6% en 2016. Les années 2009-2012, dites années solaires, a vu l’Allemagne installer plus de 26 GW soit les deux tiers de la capacité totale installée aujourd’hui dans le pays. Il faut dire que le tarif d’achat se situait alors aux alentours des 30 centimes d’euro le kWh.

La baisse de la production nucléaire largement compensée par les EnR

PS : Que s’est-il passé après 2012 ?
VB : Au vu de la surchauffe, le gouvernement allemand a décidé en 2012 de dégressions exeptionnelles du tarif d’achat, censé rattraper la baisse des coûts des installations. En moins de deux ans, le tarif d’achat a baissé de 60 %. On loue souvent en France cette réaction car elle a permis d’éviter une bulle spéculative. Pour ma part, je pense que le gouvernement allemand a trop forcé, et qu’il est allé trop vite. Il a cassé les pattes du marché intérieur. Entre 2012 et 2013, le solaire a perdu plus de 40% des emplois, passant de 100 300 à 56 000 emplois. De 7 GW installés dans les années fastes, on est tombé à 1,5 GW installés en 2015 avec un tarif à 12,31 centimes d’euro pour les installations de moins de 10 kW.

PS : Et aujourd’hui, le principe de la dégression est-il toujours opérationnel ?
VB : Absolument. La dégression mensuelle du tarif d’achat varie en fonction de la capacité installée au cours des 12 derniers mois. La loi EnR de 2014 fixe un objectif de 2,5 GW par an pour le photovoltaïque. Si l’objectif est dépassé, le taux de dégression augmente, s’il n’est pas atteint le taux diminue. Pour justifier cet objectif, le vice chancelier Sigmar Gabriel avance l’argument de la maîtrise des coûts des EnR, du développement des réseaux et des systèmes. Et les chiffres de développement du mix lui donnent raison. La trajectoire des EnR est, d’ores et déjà, plus que favorable dans le secteur électrique avec une courbe qui laisse augurer une part EnR à 65% du mix en 2025 là où la loi prévoyait 45%. En 2016, l’Allemagne affiche déjà une proportion de 32,5% du mix en proportion à la consommation intérieure (30% pour la production), alors que l’objectif fixé était de 35% en 2020. On le voit les EnR sont en avance. La baisse de la production nucléaire qui est passée de 30% du mix en 1990 à 14% aujourd’hui, est ainsi largement compensée par le développement des EnR.

PS : Pourtant d’aucuns estiment que cela ne va pas encore assez vite notamment vis-à-vis de l’usage du charbon. C’est le reproche qui revient le plus souvent lorsque l’on évoque l’exemple allemand, surtout en France d’ailleurs.
VB : Je vous rassure, l’électricité allemande est de moins en moins carbonée, mais il est vrai que cette décarbonisation pourrait être plus rapide. Cette résurgence du charbon est essentiellement due à une problématique de marché à savoir l’effondrement du prix du charbon dans le monde et la chute vertigineuse du prix du CO2 sur le marché européen. Cela a favorisé le charbon de manière indécente, le charbon ayant même supplanté le gaz. Cette transition carbonée n’a pas vocation à perdurer tant la dynamique autour des EnR est vivace.

Un kWh solaire consommé, plus de 13 centimes d’euro économisés

PS : Quid de l’autoconsommation en Allemagne ?
VB : Dès 2009, l’Allemagne avait mis en place une prime au kWh autoconsommé qui a permis d’amorcer le marché. Cette prime a disparu en 2012. Aujourd’hui, toutes les installations obéissent à ce principe d’autoconsommation avec vente de surplus mais aussi avec stockage, cette dernière étant soutenue depuis trois ans par des subventions, qui seront encore reconduites en 2016. Il faut dire que le prix du kWh réseau allemand entre 25 et 29 centimes d’euro encourage l’autoconsommation. Chaque kWh consommé, c’est plus de 13 centimes économisés quand le coût de revient d’un système individuel se situe sous12 centimes. C’est ainsi que le marché de l’individuel est très dynamique en Allemagne. Beaucoup de petites centrales sont installées sur les toitures. La solution photovoltaïque reste attractive. Le sol a quant à lui beaucoup régressé.

PS : Les Allemands régulent également le marché par appels d’offres ?
VB : En 2015, trois appels d’offres pour 500 MW au total ont été lancés de manière régulière et à bon rythme. Les Allemands font ce qu’ils disent, ce n’est pas forcément le cas en France. Si le gouvernement français fait ce qu’il dit sur les appels d’offres, le photovoltaïque français reprendra des couleurs. Et il en a bien besoin.

PS : Qu’est ce qui cloche en France par rapport à l’Allemagne ?
VB : Déjà, la filière française a souffert de plusieurs facteurs négatifs : l’intégration au bâti qui a plombé son développement, les complexités administratives, le moratoire mais aussi le discrédit jeté par des aigrefins en quête d’un effet d’aubaine. Même s’il a été violent en 2012, le pilotage du tarif d’achat a quand même été plus fin en Allemagne avec une commission de suivi de la loi ad hoc. Reste le prix du kWh réseau en France trop modéré et qui ne favorise en rien l’autoconsommation.

L’Allemagne remet le paquet sur la chaleur solaire

PS : La comparaison est encore plus flagrante si l’on évoque le solaire thermique je crois ?
VB : Le solaire thermique est un marché très développé en Allemagne avec plus de 900 000 m² installés en 2014 à savoir 112 000 systèmes dont 38 000 systèmes solaires combinés (SSC) soit 30% du marché. Et ce sera encore plus en 2015 et 2016.

PS : Pour quelles raisons ?
VB : La transition énergétique dans le domaine de la chaleur est à un niveau bas en Allemagne, 10% de la production par rapport au 30% de l’électricité, et son évolution est particulièrement lente. Les Allemands ont pris le taureau par les cornes et ont relancé les subventions et le soutien à la chaleur solaire en avril 2015 faisant passer l’aide minimale pour les SSC de 1500 à 2000 euros dans l’existant. Au-delà de 14 m² de capteurs, l’aide est passée de 90 à 140 euros le m². Pour les CESI, elle se monte à 50 euros le m² plus une subvention minimale de 500 euros.

PS : Qu’en est-il dans le neuf ?
VB : Il n’y a guère de subvention dans le neuf individuel, juste des prêts bonifiés(1). En fait, le recours aux énergies renouvelables, à la cogénération ou aux réseaux de chaleur est obligatoire dans le neuf depuis 2009 et les promoteurs analysent les solutions les plus adaptées. Il existe un nombre réduit d’option pour limiter la consommation d’énergie primaire dans le bâtiment, ce qui fait que le solaire fonctionne bien et se retrouve dans plus d’un tiers des constructions nouvelles. Par ailleurs, l’Allemagne vient de créer une nouvelle Réglementation Thermique (RT) 2016, qui abaisse encore la consommation d’énergie primaire, ce qui rend par exemple quasi impossible d’installer une chaudière à gaz sans la combiner au solaire thermique. Une mesure qui va forcément renforcer le solaire thermique et lui permettre de repasser le cap du million de m² installés sur une année.

PS : Un exemple pour la France ?
VB : C’est une certitude à condition de revoir la loi et d’arrêter de mettre en place des exemptions à la RT. Cela ne peut pas marcher. En Allemagne, les acteurs de la promotion sont moteurs dans le développement du solaire thermique. En France, l’Ademe nous indique qu’elle doit aller chercher les projets pour son fonds chaleur pourtant assez généreux mais peu porté par les institutions. Finalement, dans ce match France/Allemagne du solaire, en photovoltaïque et thermique, la différence se fait sur la visibilité et la volonté politique.

(1) Le solaire est subventionné au-delà de 20 m² de capteurs dans le collectif.

Encadré

Transition énergétique : Comment fait l’Allemagne, Edition Les Petits Matins

Dans son ouvrage Transition énergétique : Comment fait l’Allemagne sortie en novembre 2015, Vincent Boulanger répond aux principales questions et critiques soulevées par la transformation énergétique amorcée par l’Allemagne afin de s’affranchir de sa dépendance aux énergies fossiles. Il analyse le coût, les conséquences sur la vie quotidienne, les perspectives industrielles, etc., de la mise en Å“uvre de ces solutions.

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