Interview / Pierre-Henri Grenier : « Les entrepreneurs ne veulent plus jamais revivre 2022 »

Ancien directeur général adjoint aux finances des Banques Populaires de Grenoble puis de Lyon, Pierre-Henri Grenier a lancé le 15 septembre 2020 la première Banque de la Transition Energétique (BTE) du groupe BPCE en région AuRA. Autour d’un objectif sans équivoque : transformer l’épargne des Français en projets décarbonés sur leur territoire en matière d’EnR ou d’efficacité énergétique. Le tout en toute transparence et sincérité, à grands renforts de reportings financiers mensuels. Entretien avec un banquier qui donne du sens à l’épargne…

Plein Soleil : Pierre-Henri Grenier, vous êtes l’un des initiateurs de ce projet de banque de la Transition Energétique. Quel a été le détonateur de cette idée ?

Pierre-Henri Grenier : Pour des banques coopératives comme les Banques Populaires, il me semblait indispensable de proposer des offres liées à la transition énergétique. C’était une priorité, une question de raison d’être. D’après le rapport Pisani-Ferry, la facture d’une décarbonation de l’économie dans le respect des objectifs climatiques s’élèverait à 66 milliards par an à l’horizon 2030. Quand on met en balance l’épargne des Français qui se monte à près de 6 000 milliards d’euros, on se dit que l’équation est réaliste et que c’est notre mission de banquier d’intermédier l’épargne vers les crédits ; il y a un enjeu de flécher l’épargne des Français vers des projets à forte valeur ajoutée environnementale notamment dans les énergies renouvelables. Le problème est que les banques ont souvent mauvaise presse sur le sujet. Si 80% des épargnants estiment vouloir donner du sens à leur épargne, ils sont nombreux aussi à évoquer des soupçons de greenwashing. La vocation de la Banque de la Transition Energétique est justement de rassurer, de mobiliser et de faire adhérer les clients au projet avec sincérité, rigueur, fléchages fins et reportings financiers. Autant de transparence qui instaurent de la confiance ! Aujourd’hui, la BTE transmute l’épargne locale vers des projets d’EnR locaux. Et elle a essaimé dans le groupe BPCE à travers cinq autres Banques Populaires qui déclinent ce modèle sur leurs territoires.

« La BTE se positionne comme tiers de confiance »

PS : Quels sont les plus apportés par la Banque de la Transition Energétique ?

PHG : J’y vois trois intérêts majeurs. Le premier, c’est le développement du territoire. Nous investissons dans notre zone de chalandise, en local, en circuits courts comme on dit aujourd’hui. L’autre objectif économique du projet est de solvabiliser encore davantage nos clients, les rendre plus solides, plus compétitifs vis-à-vis du marché instable de l’énergie. Même si la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), qui fixe des normes de reportings extra financiers, ne concerne encore que les grandes entreprises, la contrainte ruisselle sur l’ensemble des entreprises, PME et TPE, qui vont devoir très vite s’adapter à cette nouvelle donne et montrer « patte verte » si elles veulent rester compétitives. Dernier point capital, la BTE se positionne comme tiers de confiance. Nous sommes prescripteurs de solutions opérationnelles et accélérateur de transition énergétique.

PS : Plus concrètement, quel est votre rôle auprès de vos clients ?

PHG : Nous avons un devoir de conseil. Nous avons noué des partenariats avec des acteurs potentiels de la transition énergétique. Sur le photovoltaïque, nous portons ainsi une attention particulière à la qualité des installeurs. Nous sommes attentifs à leurs qualifications – on n’installe pas une centrale de 300 kWc avec une autorisation à 36 kWc – et aux business plans. Certains business models sont basés sur un productible irréaliste, des loyers intenables ou des tarifs fantaisistes qui altèrent la sincérité des devis. Nous avons un devoir de conseil et défendons l’intérêt de nos clients. Pour ce faire, nous disposons à la banque de quatre experts en photovoltaïque qui étudient les projets, dressent des mises en garde ou rassurent les clients selon la qualité des dossiers présentés.

« Nous avons financé une installation en autoconsommation par jour l’an dernier »

PS : Parmi les projets d’énergies renouvelables financés, quelle est l’énergie la plus sollicitée ?

PHG : Incontestablement, les projets solaires se taillent la part du lion avec près de 80% de la répartition en nombre de projets. Suivent respectivement l’hydro-électricité, la méthanisation, la chaleur et l’éolien. L’énergie solaire a pour elle sa simplicité d’installation, sa visibilité et sa prédictibilité forte, à la différence de l’hydraulique qui peut varier avec les sécheresses ou la méthanisation soumise au coût variable des intrants. Le modèle économique du solaire est peu risqué et par la même très attractif. L’an dernier, nous avons financé une autoconsommation solaire par jour sur nos douze départements de la Région AuRA avec en sus les Hautes-Alpes et les Alpes de Haute Provence.

PS : Comment expliquez-vous cette appétence pour l’autoconsommation ?

PHG : Vous savez, les entrepreneurs ont tous été très marqués par les hausses folles de leurs factures d’électricité suite à la guerre en Ukraine. Ils ne l’avaient pas anticipé. Ils nous disent tous qu’ils ne veulent plus jamais revivre une année comme 2022. Et le meilleur moyen d’éviter cela, c’est l’autoconsommation. Une centrale solaire assure une baisse du prix de revient de l’électricité mais aussi et surtout une stabilité des prix de l’énergie autoconsommée sur trente ans. Les chefs d’entreprises redoutent cette volatilité qui dévore les marges. Le solaire c’est aussi un surplus de compétitivité, un avantage incontestable par rapport à la concurrence qui ne désire pas ou ne peut simplement pas en installer. Seul un quart des toitures est susceptible d’en accueillir…

« Au-delà des tarifs, la réglementation va beaucoup soutenir le développement du solaire »

PS : Il y a la solution des PPA qui pourrait permettre de remédier à cette problématique. Où en est-on ?

PHG : Vous avez raison, il existe de gros espoirs autour des PPA. Mais ils ont du mal à sortir. Autant pour les grands groupes, la chose est entendue, autant pour les PME, il y a des difficultés à les diffuser. Il faudrait réunir les entreprises en grappes pour mutualiser le risque et ainsi assurer la solvabilité des programmes. Mais là encore rien n’est gagné et une réflexion est à engager sur le sujet avec les fournisseurs d’énergie et les responsables d’équilibre. . Il reste des choses à inventer c’est une évidence.

PS : Un mot de la hausse des taux qui a pu ralentir la progression du solaire ?

PHG : En 2022, entre la hausse des taux, celle des prix des modules et de la ferraille, l’équation n’était pas simple. Aujourd’hui, même s’ils demeurent largement supérieurs à 2020, les taux se sont stabilisés. Autres bonnes nouvelles : les modules ont repris le chemin de la baisse et les tarifs des AO de la CRE oou du guichet ouvert se sont ajustés. Un double effet qui a eu pour effet de rééquilibrer les CAPEX avec le retour de rentabilités qui permettent le financement des projets. Nous avons d’ailleurs revu émerger de gros projets en région AuRAet en avons financé certains avec des développeurs spécialisés. Mais attention tout cela demeure fragile et les incertitudes sur le coefficient de dégressivité pourrait créer un effet ciseau dirimant. Ce manque chronique de visibilité sur les tarifs est franchement pénible.

PS : En conclusion. Quelle dynamique de financement pour l’autoconsommation en 2024 ?

PHG : Pour l’heure, en ce début d’année 2024, la dynamique continue à s’accélérer. C’est plutôt bon signe. Le guichet ouvert jusqu’à 500 kWc pousse l’autoconsommation. La réglementation va beaucoup aider également. N’oublions pas qu’une installation solaire en autoconsommation contribue à l’atteinte des objectifs du décret tertiaire. L’obligation d’installations d’ombrières sur les parkings sera aussi un accélérateur. Enfin, l’électrification des process et la mobilité électrique vont aussi doper la consommation d’électricité et il faudra bien mettre des capacités de production en face. L’énergie solaire sera nécessairement l’une des sources énergétiques privilégiée de ce nouveau paradigme énergétique.

Encadré

Le financement du solaire a le vent en poupe

A fin décembre 2023, l’épargne collectée par la BTE AuRA s’élève à 398 millions d’euros et les crédits de transition énergétique à 460 millions d’euros. Les crédits aux énergies renouvelables s’élèvent à 197 millions d’euros, en progression de 30% sur un an. Le solaire représente 68% des encours de financement des énergies renouvelables contre 57% en 2022. L’exercice a été marqué par le financement de nombreux petits projets solaires (entre 100 et 500 kWc), notamment en autoconsommation. La BTE a ainsi financé près d’une centrale en toiture par jour en 2023, principalement auprès de PME soucieuses de produire une partie de leur énergie et de s’affranchir ainsi de la fluctuation des prix de l’électricité. En revanche, la BTE a financé moins de gros projets, beaucoup d’entre eux étant pénalisés par la hausse des taux d’intérêts.  Sur les autres filières : l’éolien reste très peu présent en Auvergne Rhône Alpes, la méthanisation, à l’arrêt en début de d’année, voit de nouveaux des projets émerger à la suite de la hausse des tarifs d’achat du biogaz à mi-année, et l’hydraulique reste un marché de niche, actif dans une région Auvergne Rhône Alpes riche en dénivelé, mais avec une vigilance accrue sur l’évolution du débit des cours d’eau dans le contexte de dérèglement climatique.

 

Cet article est publié dans Actualités. Ajouter aux favoris.

Les commentaires sont fermés